Un mariage à la cour des Romanov se déroule en deux offices orthodoxes accolés, les fiançailles puis le couronnement, dans l’église du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. La mariée y paraît dans une robe de cour d’argent, un manteau d’hermine, une couronne nuptiale de diamants et un diadème, tandis que des garçons d’honneur tiennent les couronnes au-dessus des têtes des époux. Cette page suit le cérémonial de 1745 à 1894 à travers quatre mariages, et dit ce que les musées conservent encore de ces objets.
Quatre mariages, deux calendriers
Avant d’entrer dans le rite, il faut régler une question de dates. La Russie utilise le calendrier julien jusqu’en février 1918. L’écart avec le calendrier grégorien est de 11 jours au XVIIIe siècle et de 12 jours au XIXe. Les livres d’histoire occidentaux donnent souvent la date brute, sans préciser qu’elle est julienne, ce qui produit des erreurs. Voici les quatre noces de ce pilier avec leur double datation.
| Mariage | Date julienne | Date grégorienne | Lieu | Âge de la mariée |
|---|---|---|---|---|
| Catherine II et Pierre III | 21 août 1745 | 1er septembre 1745 | Ancienne église de Kazan | 16 ans |
| Alexandre III et Dagmar de Danemark | 28 octobre 1866 | 9 novembre 1866 | Grande Église du palais d’Hiver | 18 ans |
| Serge et Élisabeth Feodorovna | 3 juin 1884 | 15 juin 1884 | Grande Église du palais d’Hiver | 19 ans |
| Nicolas II et Alexandra Feodorovna | 14 novembre 1894 | 26 novembre 1894 | Grande Église du palais d’Hiver | 22 ans |
Le rite : fiançailles et couronnement
L’office orthodoxe du mariage comprend deux temps. Les descriptions de paroisses orthodoxes concordent sur leur déroulement ; la pratique impériale russe est, elle, attestée pour 1894. Une paroisse orthodoxe russe de France en présente le déroulé actuel dans sa page consacrée au mariage orthodoxe russe et au couronnement.
- Fiançailles : le prêtre bénit les anneaux, qui sont échangés trois fois entre les fiancés.
- Couronnement : le prêtre couronne l’époux, puis l’épouse, avec la formule « Le serviteur de Dieu N. est couronné pour la servante de Dieu N. », répétée trois fois.
- Jonction des mains et coupe commune : les époux boivent trois gorgées au même calice.
- Procession : ils font trois fois le tour d’une petite table qui porte l’Évangile et la croix, appelée « danse d’Isaïe » dans la tradition, les garçons d’honneur suivant avec des cierges. Les sources anglo-saxonnes parlent de « table », là où l’on dit en russe l’analogion, le lutrin.
La différence avec le rite grec tient aux couronnes. En pratique grecque, elles sont posées sur la tête des époux. À la cour de Russie, les garçons d’honneur les tiennent au-dessus des têtes. En 1894, ce sont les grands-ducs Michel et Cyrille Vladimirovitch, le grand-duc Serge Mikhaïlovitch et le prince Georges de Grèce qui s’en chargent. Ce jour-là, une bague bénie est échangée trois fois, les époux s’agenouillent et échangent leurs vœux, font le tour du lutrin et baisent la croix d’or, pendant que les cloches de la ville sonnent et que les canons de la forteresse Pierre-et-Paul tirent des salves. Le prêtre est l’archiprêtre Ioann Ianychev, confesseur de la famille impériale, assisté d’autres ecclésiastiques.
La conversion : une condition pour l’héritier
Le mariage orthodoxe suppose que l’épouse appartienne à l’Église. Une princesse luthérienne qui épouse l’héritier doit donc se convertir. Dagmar est reçue dans l’orthodoxie le 24 octobre 1866 dans le calendrier grégorien et devient la grande-duchesse Maria Feodorovna. Alix de Hesse, arrivée à Livadia quelques jours avant la mort d’Alexandre III, est reçue le 2 novembre 1894 sous le nom d’Alexandra Feodorovna : elle aurait souhaité s’appeler Catherine, mais Nicolas demanda Alexandra. Élisabeth, mariée à un grand-duc cadet, n’était pas tenue de se convertir et ne choisit l’orthodoxie qu’en 1891. Le mot « princesse » a aussi une vie très moderne, loin des cours, que l’on retrouve dans l’analyse du cliché de la princesse appliqué aux femmes russes.
Un lieu : la Grande Église du palais d’Hiver
Pour les trois mariages de 1866, 1884 et 1894, le cadre est la Grande Église du palais d’Hiver, aussi appelée chapelle impériale. Ses travaux commencent en octobre 1753, sous la direction de Rastrelli, et l’église est consacrée en juillet 1763. Un incendie, en décembre 1837, détruit la plupart des intérieurs ; Vassili Stasov les reconstruit fidèlement et l’église est consacrée de nouveau le 25 mars 1839. Fermée au culte en mai 1918, elle sert aujourd’hui de salle d’exposition à l’Ermitage. Ce que l’on voit est donc une reconstruction de Stasov du décor de Rastrelli, et non l’intérieur que connut Catherine.
Car Catherine ne s’y est pas mariée. En 1745, ni cette église ni le palais d’Hiver actuel n’existent encore. Le mariage se tient dans l’ancienne église de Kazan, sur la perspective Nevski, un édifice de cour baroque consacré en 1737 et démonté au moment de la consécration de la cathédrale de Kazan que l’on connaît aujourd’hui, conçue par Voronikhine. Le piège classique consiste à illustrer le mariage de 1745 avec cette cathédrale de 1811 : l’article sur Catherine II et Pierre III rétablit la bonne image.
1894 : un mariage décidé dans le deuil
Le contexte de 1894 explique la sobriété de la fête. Alexandre III meurt à Livadia le 1er novembre, et le mariage de son fils était prévu au printemps 1895, avec une semaine de célébrations publiques. Nicolas aurait voulu se marier à Livadia avant les obsèques ; ses oncles Vladimir, Alexis, Serge et Paul imposent Saint-Pétersbourg. La date retenue, le 26 novembre, est l’anniversaire de l’impératrice douairière, ce qui allège le deuil. Parmi les invités figurent le roi Christian IX de Danemark, le roi Georges Ier et la reine Olga de Grèce, le prince et la princesse de Galles et Ernest-Louis de Hesse, frère de la mariée. Les hommes russes portent l’uniforme de leur régiment, les dames russes la grande tenue de cour, les étrangères la robe du soir.
La mariée : toilette, robe d’argent et manteau d’hermine
La salle de Malachite
Le jour du mariage, la grande-duchesse est habillée avant la procession. En 1894, Alix de Hesse l’est dans la salle de Malachite du palais d’Hiver, selon les souvenirs de la baronne Buxhoeveden. On la coiffe de longues boucles sur les côtés devant le miroir doré de l’impératrice Anna Ioannovna, devant lequel, dit-on, toute grande-duchesse se coiffait le jour de ses noces. Les premières habilleuses lui remettent les joyaux posés sur des coussins de velours rouge, et l’impératrice douairière place elle-même la couronne nuptiale de diamants sur la tête de la mariée. Ce détail de toilette repose sur un témoignage unique, celui de Buxhoeveden, publié en 1928.
La salle de Malachite, elle, est plus tardive qu’on ne le croit. Alexandre Briullov la conçoit à la fin des années 1830 comme salon de réception de l’impératrice Alexandra Feodorovna, épouse de Nicolas Ier, pour remplacer la salle de Jaspe détruite par l’incendie de 1837. Les épousées Romanov y étaient traditionnellement habillées par la tsarine avant de gagner la Grande Église. Il serait donc anachronique de placer cette scène en 1745.
La robe d’argent et le manteau d’hermine
Le costume nuptial de cour ne ressemble pas à la robe blanche occidentale. Dans la famille impériale, il se compose d’une robe de brocart ou de tissu d’argent, brodée de fils et de pierres, d’une longue traîne et d’un manteau d’hermine. Les épousées sont obligatoirement habillées avec l’aide de dames d’honneur. Russia Beyond évalue le poids de l’ensemble à 25 ou 30 kilos, un chiffre issu d’une source journalistique unique que nous donnons à titre d’ordre de grandeur.
Les sources sont inégales selon les mariées.
- Catherine, 1745 : une robe de cour en glazet d’argent, un tissu de soie à fil métallique, avec une broderie d’argent. D’après la fiche de présentation de la collection du Kremlin, elle est conservée au musée de l’Armurerie. Dans ses Mémoires, Catherine note : « Les noces se firent avec beaucoup de pompe et de magnificence. »
- Dagmar, 1866 : aucune description fiable de sa robe ni de ses bijoux n’est établie. Le journal d’Alexandre évoque un vêtement brodé d’argent, mais c’est le sien, et non celui de la mariée.
- Alexandra, 1894 : une robe de cour russe, avec une immense traîne bordée d’hermine. Les sources divergent sur l’étoffe : Buxhoeveden parle de tissu d’argent véritable, tandis que le site tsarnicholas.org évoque une soie blanche à fleurs d’argent. Le manteau impérial est en drap d’or doublé d’hermine.
Alix porte aussi un voile de dentelle de Honiton, dessiné par son grand-père maternel, le prince Albert, et déjà porté aux noces de sa mère, la princesse Alice, et de ses sœurs. Autour du cou, un collier de 475 carats ayant appartenu à Catherine II. Contrairement à l’usage, qui voulait que les épousées donnent leur robe à l’Église, Alexandra l’aurait gardée : deux sources secondaires disent qu’elle est conservée à l’Ermitage, et la cour y aurait vu un mauvais présage. Cet épisode n’est pas confirmé par une fiche de musée.
Couronne et diadème nuptiaux
Les bijoux du mariage forment un ensemble qu’il ne faut pas confondre. Trois objets portent des noms voisins.
- La couronne nuptiale, conservée au musée Hillwood de Washington.
- Le diadème nuptial à diamant rose, conservé au Fonds de diamants du Kremlin, à Moscou.
- La Grande couronne impériale du couronnement de Catherine II en 1762, également au Fonds de diamants : un autre objet, pour une autre cérémonie.
La couronne de Hillwood est décrite par le musée lui-même. Œuvre de joailliers de Saint-Pétersbourg, dont Leopold Pfisterer, elle est en argent, diamants et velours, et mesure 14,6 centimètres sur 10,2. Six bandes d’argent sont surmontées d’une croix de six gros diamants taille ancienne, et l’on compte environ 1 535 diamants fixés sur des bandes de tissu, comme des ornements d’épaulettes du XVIIIe siècle. Ils proviendraient d’un pourpoint du grand-duc Paul Petrovitch. Des rabats permettent de la fixer dans les cheveux. Hillwood date l’objet de 1767 à 1884 et précise que l’impératrice Alexandra la portait à son mariage avec Nicolas II en 1894. Elle faisait partie d’un ensemble nuptial avec un kokochnik de diamants porté devant, de longues boucles d’oreilles, une agrafe de manteau et de lourds bracelets.
Son origine reste débattue. Russia Beyond et GW2RU la disent exécutée en 1884 pour le mariage d’Élisabeth et de Serge, puis portée par les épousées suivantes ; la fiche Hillwood date plutôt l’objet de 1767-1884 et nomme Pfisterer, quand une fiche de Wikimedia Commons évoque la maison Bolin. Faute de preuve, il ne faut pas affirmer qu’elle a été portée en 1745 ou en 1866.
Son sort après 1917 est tout aussi disputé. Elle sort de Russie, vendue par le pouvoir soviétique dans les années 1920, en 1926 ou en 1927 selon les sources. Marjorie Merriweather Post l’achète, en 1966 selon Russia Beyond, puis la lègue à Hillwood en 1973. C’est ce legs, daté de 1973, que le musée confirme.
Le diadème nuptial de Moscou est une autre pièce. Œuvre de Jacob David Duval vers 1800, il est centré sur un diamant rose naturel d’environ 13,3 carats, entouré de 175 gros diamants et de plus de 1 200 petits, selon Russia Beyond. Il aurait été fait pour Maria Feodorovna, épouse de Paul Ier, ou pour Élisabeth Alexeïevna, épouse d’Alexandre Ier : l’attribution est incertaine. Il a été porté par plusieurs épousées. Nous ne savons pas, en revanche, laquelle des couronnes servit à Dagmar en 1866.
Quatre noces, quatre destins
Le cérémonial est le même, les histoires diffèrent. Chacune a son article.
Catherine II et Pierre III (1745) : mariage dynastique voulu par l’impératrice Élisabeth. Aucune lune de miel : le couple reçoit la jouissance de deux résidences et s’installe à Oranienbaum. Pierre III règne du 5 janvier au 9 juillet 1762 et meurt le 17 juillet de la même année ; Catherine règne jusqu’au 17 novembre 1796.
Alexandre III et Dagmar de Danemark (1866) : Dagmar avait été fiancée à Nicolas Alexandrovitch, mort à Nice en avril 1865. Ses parents n’assistent pas à la cérémonie, mais son frère, le prince héritier Frederik, représente la famille. Le couple s’installe au palais Anitchkov. Alexandre III meurt à Livadia le 1er novembre 1894 ; Dagmar quitte la Russie en 1919 et meurt en 1928.
Élisabeth Feodorovna et le grand-duc Serge (1884) : Élisabeth, luthérienne, n’est pas encore convertie ; une double cérémonie, orthodoxe et luthérienne, est attestée par une source unique. La lune de miel a lieu à Ilinskoïé. Serge est assassiné en 1905 à Moscou ; Élisabeth, arrêtée en 1918, est jetée vivante dans un puits de mine à Alapaïevsk dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918.
Nicolas II et Alexandra Feodorovna (1894) : un mariage de deuil, célébré huit jours après l’inhumation d’Alexandre III, sans réception ni lune de miel. Nicolas II, Alexandra et leurs cinq enfants sont tués avec quatre membres de leur suite dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, dans la maison Ipatiev à Iekaterinbourg.
Ce que l’on peut voir aujourd’hui
L’iconographie de ces noces est riche. À l’Ermitage, une eau-forte de Katchalov montre le feu d’artifice de 1745 sur la Neva, et l’aquarelle de Mihály Zichy, datée de 1867, représente le mariage de 1866. La Royal Collection conserve l’une des deux versions du tableau de Laurits Tuxen sur le mariage de Nicolas II ; l’autre est à l’Ermitage.
La notice de la Royal Collection Trust situe la scène dans la chapelle impériale du palais d’Hiver.
Pour la couronne, la fiche officielle du musée Hillwood donne les dimensions, les matériaux et la provenance.
Pour comprendre le cérémonial
Un historien du cérémonial n’a pas les mêmes questions qu’un amateur de robes. Notre interview d’une historienne des noces impériales russes revient sur le sens des gestes, de la coupe commune au tour du lutrin.
Côté objets, l’article sur les diadèmes de mariage royaux replace le diadème russe dans l’histoire plus large des bijoux nuptiaux.
Pour situer ces noces par rapport aux autres cours, on peut repartir de la frise des grands mariages princiers d’Europe, qui les rapproche de Versailles, de Vienne et de Windsor.
Bibliographie
- Musée Hillwood, couronne nuptiale russe, objet 17.63 : https://hillwoodmuseum.org/collection/item/17.63
- Royal Collection Trust, Laurits Tuxen, « The Marriage of Nicholas II, Tsar of Russia, 26th November 1894 » (RCIN 404465) : https://www.rct.uk/collection/404465/the-marriage-of-nicholas-ii-tsar-of-russia-26th-november-1894
- Greg King, The Court of the Last Tsar, Wiley, 2006 (récit du mariage de 1894, p. 349-353)
- Baronne Sophie Buxhoeveden, souvenirs sur l'impératrice Alexandra, mariage de 1894 : https://www.alexanderpalace.org/alexandra/V.html
- Catherine II, Mémoires écrits par elle-même, éd. Herzen, 1859 : https://www.gutenberg.org/ebooks/44749
- Russia Beyond, « Romanov wedding dresses » : https://www.rbth.com/history/332907-romanov-wedding-dresses
Questions fréquentes
Comment se déroulait un mariage orthodoxe à la cour des Romanov ?
Deux offices se suivaient : les fiançailles, avec la bénédiction et l'échange des anneaux, puis le couronnement. Dans la pratique russe, des garçons d'honneur tenaient les couronnes au-dessus de la tête des époux, qui buvaient à une coupe commune et faisaient trois fois le tour du lutrin.
Pourquoi les dates des mariages russes sont-elles données deux fois ?
La Russie suivit le calendrier julien jusqu'en février 1918. Le décalage avec le calendrier grégorien était de 11 jours au XVIIIe siècle et de 12 jours au XIXe. Nicolas II s'est ainsi marié le 14 novembre 1894 en Russie, soit le 26 novembre 1894 en Europe occidentale.
Où a été célébré le mariage de Nicolas II et d'Alexandra ?
Dans la Grande Église du palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, le 26 novembre 1894 dans le calendrier grégorien. La mariée avait été habillée dans la salle de Malachite, selon le témoignage de la baronne Buxhoeveden.
Que sont devenus la couronne et le diadème nuptiaux ?
La couronne nuptiale de diamants est conservée au musée Hillwood de Washington, qui la date de 1767 à 1884 et précise qu'Alexandra la portait à son mariage en 1894. Un diadème nuptial à diamant rose, distinct de la couronne, est conservé au Fonds de diamants du Kremlin, à Moscou.
Les mariées devaient-elles se convertir à l'orthodoxie ?
Une princesse luthérienne qui épousait l'héritier du trône devait se convertir, comme Dagmar en 1866 et Alix de Hesse en 1894. Élisabeth de Hesse, épouse d'un grand-duc cadet, n'y était pas tenue et ne choisit l'orthodoxie qu'en 1891.





