Le 9 novembre 1866, ou plutôt le 28 octobre pour la Russie qui vit alors à l’heure du calendrier julien, une princesse danoise de dix-huit ans entre dans la chapelle impériale du palais d’Hiver pour épouser l’héritier du trône, le grand-duc Alexandre Alexandrovitch, futur Alexandre III. Dagmar de Danemark devient ce jour-là, pour la Russie, Maria Feodorovna. Son histoire a pourtant commencé deux ans plus tôt, avec un autre fiancé : le frère aîné d’Alexandre, mort avant d’avoir pu l’épouser.
Le couple aura six enfants, dont le dernier tsar, Nicolas II. Le mariage ne nous a laissé presque aucun détail sur la robe, le diadème ou l’officiant : nous dirons ce que l’on sait, et nous dirons ce que l’on ne sait pas. Ces noces sont la deuxième de la série que retrace notre panorama des mariages de la Russie impériale.
Une première fiancée, un premier deuil
Dagmar naît le 26 novembre 1847. Le 28 septembre 1864, dans les jardins du palais de Bernstorff, le tsarévitch Nicolas Alexandrovitch, héritier du trône de Russie, demande sa main. Les fiançailles sont heureuses, mais brèves : Nicolas meurt de méningite cérébro-spinale à Nice le 24 avril 1865. Il aurait exprimé le souhait que sa fiancée épouse son frère.
Les sources divergent légèrement sur la date de cette mort : l’article consacré à Dagmar donne le 22 avril 1865, celui du tsarévitch le 24. Nous retenons le 24 avril (12 avril julien).
Une princesse de la maison de Danemark
Dagmar naît à Copenhague, dans l’hôtel particulier dit « Yellow Mansion », un bâtiment du XVIIIe siècle situé au 18 Amaliegade, contre le complexe du palais d’Amalienborg. Elle est le quatrième enfant et la deuxième fille de Christian IX de Danemark et de Louise de Hesse-Cassel. Sa famille tisse alors des alliances dans toute l’Europe : sa sœur aînée Alexandra, déjà princesse de Galles en 1866, deviendra reine consort du Royaume-Uni en 1901, et son frère Georges est roi des Hellènes. Ses contemporains vantent sa beauté : la princesse britannique Mary-Adélaïde de Cambridge loue notamment ses yeux sombres.
Le mariage russe prolonge cette stratégie. Il place la petite maison de Danemark au contact direct de la plus grande dynastie d’Europe orientale, et ses effets se feront sentir jusqu’en politique étrangère : lorsque Alexandre II soutient la Prusse pendant la guerre franco-prussienne de 1870, son fils critique, d’après ses biographes, un gouvernement qu’il juge à courte vue, sous l’influence de son épouse danoise.
Les cadeaux d’une union manquée
Les cadeaux de fiançailles de cette première union avaient été somptueux : un collier de perles à six rangs offert par l’impératrice Maria Alexandrovna, un bracelet de diamants du tsarévitch Nicolas. L’ensemble aurait coûté 1,5 million de roubles, selon des sources secondaires. Une carte postale de fiançailles, photographiée par Jens Petersen, montre la jeune fille avec un ruban de velours noir au cou : selon la légende de la fiche Wikimedia Commons, c’est le dernier signe de deuil de son premier fiancé.
Un tsarévitch qui aimait ailleurs
La suite se déroule en quelques semaines, et elle tient moins du roman que du devoir dynastique. Alexandre, devenu tsarévitch à la mort de son frère, n’était pas destiné au trône, et ce mariage n’était pas celui qu’il espérait. Dans les années 1860, il s’était épris de la princesse Maria Mechtcherskaïa, demoiselle d’honneur de sa mère. Lorsque le prince de Sayn-Wittgenstein-Sayn la demande en mariage, au début de 1866, il déclare à ses parents qu’il est prêt à renoncer à ses droits à la succession pour l’épouser.
Alexandre II en décide autrement. Après la mort de Nicolas, le tsar fait savoir à son fils qu’un accord de mariage a été conclu avec les parents de Dagmar. D’abord réticent à se rendre à Copenhague, le tsarévitch reçoit l’ordre d’aller demander la princesse. Son journal en garde la trace : il y écrit « Adieu, chère Doussenka » (traduction de la citation rapportée par ses biographes anglophones). Nous donnons cette citation de seconde main, avec la réserve qui s’impose.
Alexandre demande Dagmar en mariage le 17 juin 1866, lors d’un pique-nique à Hellebæk. Les fiançailles sont annoncées le 23 juin au château de Fredensborg. Dagmar quitte Copenhague le 22 septembre 1866 à bord du yacht royal Slesvig, accompagnée de son frère, le prince héritier Frederik.
Des fiançailles aux noces : la chronologie
Avant de suivre la cérémonie, voici les repères de calendrier. Au XIXe siècle, l’écart entre le calendrier julien russe et le calendrier grégorien est de douze jours.
| Événement | Date julienne | Date grégorienne |
|---|---|---|
| Mariage d’Alexandre et de Dagmar | 28 octobre 1866 | 9 novembre 1866 |
| Mort du tsarévitch Nicolas | 12 avril 1865 | 24 avril 1865 |
| Conversion de Dagmar | 12 octobre 1866 | 24 octobre 1866 |
| Mort d’Alexandre III | 20 octobre 1894 | 1er novembre 1894 |
La chronologie complète, en dates grégoriennes :
- 28 septembre 1864 : demande en mariage du tsarévitch Nicolas à Dagmar, dans les jardins du palais de Bernstorff ;
- 24 avril 1865 : mort de Nicolas à Nice ;
- 17 juin 1866 : Alexandre demande Dagmar en mariage à Hellebæk ;
- 23 juin 1866 : fiançailles annoncées à Fredensborg ;
- 22 septembre 1866 : départ de Copenhague sur le yacht Slesvig ;
- 24 octobre 1866 : réception dans l’Église orthodoxe ;
- 9 novembre 1866 (28 octobre julien) : mariage au palais d’Hiver.
Dagmar, née le 26 novembre 1847, a donc dix-huit ans le jour de la noce, dix-sept jours avant son dix-neuvième anniversaire.

La conversion et le nouveau nom
Comme toute princesse luthérienne épousant l’héritier du trône, Dagmar doit entrer dans l’Église orthodoxe. Elle est reçue le 24 octobre 1866 (12 octobre julien) et devient la grande-duchesse Maria Feodorovna ; les semaines qui suivent sont consacrées à l’étude de l’étiquette de la cour russe. Ce changement de nom et de religion est la règle des unions impériales : Catherine II l’avait connu en 1744, comme le raconte l’article consacré au mariage de Catherine II et de Pierre III, et sa belle-fille Alix de Hesse le connaîtra en 1894.
Seule exception notable, Élisabeth de Hesse, épouse d’un grand-duc cadet, n’y est pas tenue : elle ne se convertira qu’en 1891, ce que nous détaillons dans le récit du mariage du grand-duc Serge.
La cérémonie dans la chapelle du palais d’Hiver
Le mariage est célébré le 28 octobre 1866 (9 novembre) dans la chapelle impériale, c’est-à-dire la Grande Église du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. Le déroulement du rite suit le modèle orthodoxe : bénédiction des anneaux, couronnement des époux, coupe commune, procession autour du lutrin. Le détail de la liturgie de 1866 n’est pas connu geste par geste, mais le rite en usage à la cour, tel que le documente la noce de 1894, tient les couronnes au-dessus des têtes des époux plutôt que de les poser. Pour le sens de chaque étape, l’historienne du cérémonial interrogée sur ce site donne les clés de l’office.
Une église reconstruite
La Grande Église du palais d’Hiver est la plus grande des deux églises du palais. Elle a été commencée le 14 octobre 1753 (julien), son intérieur confié à Rastrelli, et consacrée le 12 juillet 1763. Un incendie, en décembre 1837, détruit la plupart des intérieurs ; Vassili Stasov la reconstruit fidèlement et elle est de nouveau consacrée le 25 mars 1839 par le métropolite Filarète de Moscou. En 1866, les mariés évoluent donc dans le décor de Stasov, et non dans celui de Rastrelli. Fermée au culte en mai 1918, l’église est devenue une salle d’exposition de l’Ermitage et a été restaurée entre 2012 et 2014. Une peinture d’Eduard Hau, datée de 1866, représente justement la Grande Église : un témoignage visuel du lieu, l’année même de la noce.
Un témoin de la noce : l’aquarelle de Zichy
L’image la mieux documentée est celle de Mihály Zichy : une aquarelle et gouache signée et datée de 1867, conservée à l’Ermitage, qui représente le mariage du grand-duc Alexandre Alexandrovitch et de Maria Feodorovna. Wikimedia Commons en propose l’image entière et deux détails. Aucun texte ne permettant de décrire la robe de la mariée, l’image reste un témoignage sur l’ordonnance de la cérémonie, pas un document sur les étoffes.
Il faut donc lire cette aquarelle pour ce qu’elle est : une œuvre exécutée l’année suivant la noce, qui fixe pour la postérité l’instant de la bénédiction. Aucun texte ne permet toutefois de recouper ce que l’on y voit des étoffes, des bijoux et des couronnes réellement employés ce jour-là.
Ce que les sources ne disent pas
Le mariage de 1866 est très peu documenté dans les sources ouvertes que nous avons consultées. Plusieurs détails que l’on rencontre dans des synthèses en ligne ne sont étayés nulle part : nous les écartons.
- le nom du célébrant : un métropolite de Saint-Pétersbourg a parfois été cité, mais aucun document ne le confirme ;
- la description de la robe de Dagmar, son tissu, le nom de la personne qui l’aurait habillée ;
- le diadème, la couronne nuptiale et les bijoux portés le jour de la noce ;
- une « onction » qui aurait eu lieu la veille.
Sur la couronne nuptiale, une précision s’impose. Le musée Hillwood, à Washington, conserve une couronne nuptiale des Romanov que sa fiche date de « 1767-1884 » (fiche officielle du musée Hillwood) : cette fourchette est trop large pour savoir si elle a couronné Dagmar en 1866. Écrire qu’elle l’a fait serait une extrapolation.
Les invités, la nuit de noces et la vie d’après
Les parents de Dagmar, retenus par des contraintes financières, ne font pas le voyage ; son frère, le prince héritier Frederik, représente la famille. Le prince de Galles est présent. Sa propre épouse, Alexandra, sœur de Dagmar, est enceinte et reste en Angleterre.
Le journal d’Alexandre III a conservé une trace de la nuit qui suit. Dans la traduction anglaise reprise par plusieurs sites, il y raconte qu’il retire ses pantoufles et sa robe brodée d’argent avant de rejoindre sa femme. Cette « robe brodée d’argent » est celle d’Alexandre, pas celle de la mariée : l’erreur de lecture est fréquente. Ce passage est une citation de seconde main, nous le donnons à ce titre.
Il n’y a pas de lune de miel documentée. Après les fêtes, le couple s’installe au palais Anitchkov, où il vivra quinze ans, avec des séjours d’été à Livadia, en Crimée. Les biographes notent que l’union, commencée dans des circonstances si singulières, devient un mariage très heureux. Quelques semaines après la noce, Alexandre écrit dans son journal qu’il prie Dieu de lui permettre d’aimer sa femme chaque jour davantage et qu’il ne se sent pas digne d’elle (paraphrase d’une citation rapportée par ses biographes).

Un couple, six enfants et un œuf de Pâques
Après l’assassinat d’Alexandre II, en mars 1881, le nouveau tsar s’installe à Gatchina, plus facile à protéger que le palais d’Hiver, avec des passages au palais Anitchkov. Alexandre III et Maria Feodorovna sont couronnés ensemble à la cathédrale de la Dormition, au Kremlin de Moscou, le 27 mai 1883 (calendrier grégorien). Un complot important avait été découvert peu avant, ce qui jeta une ombre sur la fête, à laquelle assistèrent plus de huit mille invités. La cérémonie a été fixée par un grand tableau de Georges Becker (1888), conservé à l’Ermitage, où l’on distingue le jeune héritier Nicolas à gauche de l’estrade.
Le couple a six enfants, dont cinq atteignent l’âge adulte : Nicolas en 1868, Georges en 1871, Xenia en 1875, Michel en 1878 et Olga en 1882. En 1885, Alexandre commande à Peter Carl Fabergé le premier œuf de Pâques en joaillerie pour son épouse : l’Œuf à la poule, premier de la série des œufs impériaux. Le tsar en offrira un chaque année, usage que son fils reprendra pour sa propre épouse et pour sa mère.
Maria Feodorovna, de son côté, s’investit dans l’action caritative : elle patronne les institutions Marie, qui regroupent 450 établissements, et fonde en 1882 des écoles Marie pour l’éducation élémentaire des jeunes filles. Son mari l’appelait, selon ses biographes, l’« ange gardien de la Russie ».
Livadia, Hvidøre et Roskilde : les derniers lieux
Le nom de Livadia, en Crimée, revient plusieurs fois dans cette histoire. Le couple y passe des séjours d’été pendant les années du palais Anitchkov. C’est aussi là qu’Alexandre III, atteint d’une néphrite, achève son dernier voyage. Il avait envisagé de gagner la villa Mon Repos, à Corfou, que lui proposait sa cousine la reine Olga de Grèce ; trop faible pour aller plus loin, il s’arrête en Crimée, au petit palais (Maly) de Livadia. Il y meurt le 1er novembre 1894 (20 octobre julien), à 49 ans, dans les bras de Dagmar. Elle note alors dans son journal son désespoir, mais aussi la paix qu’elle a lue sur le visage du défunt et qui lui a donné de la force. Son fils Nicolas, devenu tsar, aurait voulu se marier à Livadia avant les obsèques, avec l’accord de sa mère. Ses oncles l’en ont dissuadé et la noce a eu lieu au palais d’Hiver. Un lieu de villégiature est ainsi devenu, sans que l’on y célèbre quoi que ce soit, le décor d’un tournant de la dynastie.
À la mort d’Alexandre III, son fils lui succède et épouse vingt-cinq jours plus tard Alix de Hesse : le récit de ces noces en deuil est dans l’article sur le mariage de Nicolas II et d’Alexandra Feodorovna.
Maria Feodorovna quitte la Russie en 1919, s’installe à Copenhague, puis à Hvidøre en 1923, une villa que sa sœur Alexandra et elle avaient achetée en 1906 après la mort de leur père, le roi Christian IX. Elle y meurt le 13 octobre 1928, à 80 ans. Elle est d’abord inhumée à la cathédrale de Roskilde, puis ses restes sont transférés le 28 septembre 2006 à la cathédrale Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, à côté de son époux. Entre le mariage de 1866 et sa mort, soixante-deux années se sont écoulées.
Quelques chiffres résument ce mariage :
- 18 ans pour Dagmar le jour de la noce ;
- 1,5 million de roubles pour l’ensemble des cadeaux de fiançailles, selon des sources secondaires ;
- quinze années passées au palais Anitchkov ;
- six enfants, dont Nicolas II ;
- soixante-deux ans entre le mariage et la mort de Maria Feodorovna (1866-1928).
Quatre noces, un même cadre
Pour situer ce mariage dans la série des noces impériales, voici une vue d’ensemble des quatre mariages Romanov racontés sur ce site :
| Mariage | Date grégorienne | Âge de la mariée | Lieu | Après la noce |
|---|---|---|---|---|
| Catherine et Pierre | 1er septembre 1745 | 16 ans | Église de Kazan (ancienne) | Oranienbaum et Lioubertsy, pas de voyage |
| Dagmar et Alexandre | 9 novembre 1866 | 18 ans | Grande Église du palais d’Hiver | Palais Anitchkov, pas de voyage documenté |
| Élisabeth et Serge | 15 juin 1884 | 19 ans | Grande Église du palais d’Hiver | Lune de miel à Ilinskoïé |
| Alix et Nicolas | 26 novembre 1894 | 22 ans | Grande Église du palais d’Hiver | Aucune, deuil de cour |
La série dessine une évolution : le lieu se fixe avec la Grande Église, tandis que la lune de miel reste l’exception.
Ce mariage est celui d’une princesse danoise qui devient Maria Feodorovna, mère du dernier tsar, et qui mourra en exil au Danemark en 1928. Pour en savoir plus sur le contexte du mariage, on peut aussi lire le récit de ces noces par European Royal History, qui reprend les mêmes sources que nous et en cite le journal d’Alexandre.
Les couronnes, les diadèmes et les robes qui habillent ces cérémonies sont traités dans notre article sur les diadèmes de mariage royaux. Pour Dagmar, en revanche, aucun objet de la noce ne peut être décrit avec certitude.
Questions fréquentes
Pourquoi Dagmar a-t-elle épousé le frère de son premier fiancé ?
Son fiancé, le tsarévitch Nicolas Alexandrovitch, est mort de méningite à Nice en avril 1865. Il aurait souhaité qu'elle épouse son frère Alexandre, qui la demande en mariage en juin 1866 à Hellebæk.
Qui représentait la famille de Dagmar à Saint-Pétersbourg ?
Ses parents, retenus par des contraintes financières, n'ont pas fait le voyage. Son frère, le prince héritier Frederik, l'a accompagnée sur le yacht royal Slesvig et a représenté la famille.
Quel nom Dagmar a-t-elle porté en Russie ?
Reçue dans l'Église orthodoxe le 24 octobre 1866, elle est devenue la grande-duchesse Maria Feodorovna, puis l'impératrice Maria Feodorovna à l'avènement de son époux.
A-t-on conservé la robe de mariée de Dagmar ?
Aucune description fiable de sa robe ni de son diadème n'a été retrouvée dans les sources consultées. L'image la mieux documentée de la noce est une aquarelle de Mihály Zichy, conservée à l'Ermitage.
Où Dagmar est-elle enterrée ?
Morte au Danemark en 1928, elle repose depuis le 28 septembre 2006 dans la cathédrale Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, à côté de son époux.
