Le 9 juin 1660, Louis XIV épouse l’infante Marie-Thérèse d’Autriche dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz, un port basque proche de la frontière espagnole. Le mariage ne se tient ni à Paris ni à Versailles : il vient clore près d’un quart de siècle de guerre entre la France et l’Espagne, et il se déroule en trois temps, une procuration à Fontarrabie le 3 juin, une entrevue des deux rois sur l’île des Faisans les 5 et 6 juin, puis la cérémonie du 9 juin. Voici ce que disent les sources, avec leurs limites.
Un mariage pour finir une guerre
Pour comprendre ce mariage, il faut partir de la paix. Selon l’étude de la plateforme Histoire par l’image, la guerre entre la France et l’Espagne a commencé en 1635. Le traité des Pyrénées, signé le 7 novembre 1659 sur l’île des Faisans, y met fin et marque le recul des Habsbourg d’Espagne en Europe. Le château de Versailles rappelle qu’il apporte aussi de grandes cessions territoriales à la France, dont l’Artois et le Roussillon.
Une clause du traité prévoit l’union de Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV. Histoire par l’image la qualifie de clause secrète. Ce n’est pas un mariage d’inclination : c’est le sceau d’un accord entre les deux plus grandes monarchies catholiques d’Europe, au sens où l’écrit l’auteur de l’étude, et chacun des deux camps y cherche d’abord son intérêt.
Les deux fiancés se connaissent à peine, mais ils sont proches par le sang. Louis XIV est né le 5 septembre 1638, Marie-Thérèse le 10 septembre de la même année. Anne d’Autriche, mère du roi, est la sœur de Philippe IV, et Élisabeth de France, mère de l’infante, est la sœur de Louis XIII : les époux sont donc cousins germains des deux côtés, détail que rappelle l’Office de tourisme de Saint-Jean-de-Luz en précisant qu’à l’époque cela ne dérangeait personne.
Le contrat comporte un second volet, financier, sur lequel nous reviendrons plus bas : une dot en échange de la renonciation de l’infante à la couronne d’Espagne. C’est lui qui, sept ans plus tard, transforme ce mariage de paix en prétexte de guerre.
Le roi, Marie Mancini et le choix de Mazarin
Avant l’infante, il y a eu une autre histoire. Selon la biographie de Louis XIV sur Wikipédia, le roi rencontre à 18 ans Marie Mancini, nièce du cardinal Mazarin, et envisage de l’épouser. Ni sa mère ni le cardinal ne l’acceptent. L’article consacré à Marie Mancini situe sa dernière entrevue avec le roi le 22 juin 1659, avant un éloignement de la cour qui la mène notamment à Brouage, à l’heure où le cardinal négocie le mariage espagnol.
Ces deux articles sont des synthèses, non des sources primaires, et ils prêtent au roi des larmes et des menaces d’abdication que nous ne reprenons pas à notre compte. Retenons seulement la mécanique : un premier ministre qui prépare la paix avec l’Espagne ne peut pas laisser le roi épouser une Italienne sans couronne. Selon la même biographie, Racine s’inspirera de cet épisode pour Bérénice, en 1670, et le vers « Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez ! » est souvent rapproché de cette séparation.
Le mariage de 1660 relève donc d’une logique de cour que l’on retrouve ailleurs dans le royaume de France. Le mariage de Marie-Antoinette et du dauphin Louis, en 1770, répond à la même idée d’alliance scellée par une jeune princesse étrangère.
L’île des Faisans : deux rois sur une rivière-frontière
L’île des Faisans est un banc de terre au milieu de la Bidassoa, la rivière qui sépare les deux royaumes. C’est là que Mazarin et don Luis de Haro, ministre de Philippe IV, ont négocié en 1659, pendant trois mois selon Wikipédia. Les 5 et 6 juin 1660, c’est au tour des souverains eux-mêmes de s’y rencontrer.
D’après Histoire par l’image, le 6 juin, les deux rois se rencontrent et prêtent serment d’observer le traité de paix dans un pavillon aménagé au centre de la rivière. L’infante est officiellement reçue en France le lendemain, 7 juin. Le château de Versailles précise que cette entrevue et la cérémonie de Saint-Jean-de-Luz forment deux scènes distinctes de la tapisserie de L’Histoire du roi, tissée aux Gobelins : l’événement est jugé suffisamment exceptionnel pour être raconté en deux images.

Cette gravure suit une composition de Le Brun. Elle idéalise le lieu, car l’île n’est qu’un banc de vase : l’artiste l’habille d’un grand rideau, d’une architecture à colonnes et d’un arrière-plan de montagnes. Elle dit moins ce qui s’est passé que la manière dont la monarchie voulait le raconter, avec les deux rois face à face et l’infante légèrement en retrait, au milieu des grands des deux cours.
Saint-Jean-de-Luz, une ville de corsaires devenue capitale du royaume
Pourquoi Saint-Jean-de-Luz ? L’Office de tourisme répond que, au XVIIe siècle, c’était la ville la plus proche de la frontière : Ciboure, Biriatou et Hendaye n’étaient alors que des quartiers d’Urrugne. La cité était déjà prospère grâce à la pêche à la baleine et à la morue, jusqu’à Terre-Neuve. L’Office de tourisme évoque une commune de 10 000 à 12 000 habitants, avec des négociants et des armateurs formant une classe bourgeoise aisée.
Le roi n’y arrive pas tout de suite. Après la signature du traité, l’hiver approche et la cour d’Espagne ne veut pas traverser tout le pays de Madrid au Pays basque. Louis XIV en profite pour faire un grand tour du sud de la France afin d’annoncer son mariage. Il arrive à Saint-Jean-de-Luz au début du mois de mai, soit environ un mois avant la cérémonie.
Il est hébergé dans la maison de Joannis de Lohobiague, un riche armateur luzien : la demeure, construite en 1643, porte aujourd’hui le nom de Lohobiague-Enea ou de maison Louis XIV. Mazarin loge de son côté à Ciboure, dans la maison Ravel, à quelques mètres du pont qui reliait alors les deux communes. Le roi expédie les affaires du royaume, dîne et assiste à des spectacles : pendant un mois, résume l’Office de tourisme, Saint-Jean-de-Luz devient un petit Paris.
Marie-Thérèse n’arrive que le 7 juin, deux jours avant la cérémonie. Pour qu’elle passe la frontière, elle devait être mariée au roi de France : un mariage par procuration a donc été célébré côté espagnol, à Fontarrabie, le 3 juin. Le même mécanisme réapparaît en 1810, quand Napoléon et Marie-Louise sont d’abord unis par procuration à Vienne, le 11 mars. Elle est logée dans la maison Joanoenia, qui donne sur le port et qu’on appelle aujourd’hui la maison de l’Infante.
Le 9 juin 1660 : la journée à l’église Saint-Jean-Baptiste
Le sol de la ville étant boueux, le cortège de Louis XIV gagne l’église en empruntant une sorte de galerie surélevée. L’Office de tourisme cite parmi les présents le cardinal Mazarin, des ambassadeurs, des notables, des évêques, des musiciens, Anne d’Autriche, les gardes suisses, la garde du roi et les mousquetaires. La cérémonie, célébrée par Mgr Jean d’Olce d’Iholdy, évêque de Bayonne, dure trois heures.
Elle commence par une dispute de préséance. Les évêques voulaient être assis sur les bancs, comme les maréchaux, et se sont offusqués de rester debout. On a fait appeler Mazarin, qui a tranché : « tout le monde debout ». Certains évêques, furieux, sont sortis de l’église, mais le roi a laissé la cérémonie se dérouler. Cette querelle de bancs rappelle qu’un mariage royal est aussi un théâtre de hiérarchies, où chaque place se négocie.
L’église n’est pas celle que l’on visite aujourd’hui. Selon l’Office de tourisme, elle était plus petite : la dernière rangée de bancs, au nord, n’existait pas, le mur ayant été repoussé après le mariage, et le retable comme la porte d’entrée actuels datent de 1669. Les travaux d’agrandissement étaient en cours, sur des plans de l’architecte bayonnais Louis de Milhet, et Histoire par l’image précise qu’ils étaient masqués par de larges tentures. Louis XIV et son épouse sont entrés par une porte aujourd’hui murée, à droite du bâtiment, côté rue Gambetta.
Lire le tableau de Laumosnier
L’image la plus célèbre de ce mariage n’est pas contemporaine : c’est une peinture de Jacques Laumosnier, élève de la manufacture des Gobelins, commandée à la fin du XVIIe siècle par le maréchal de Tessé. Histoire par l’image la décrit comme la copie réduite d’un carton dessiné par Henri Testelin pour la tenture de L’Histoire du roi, série commandée par le roi sous l’autorité de Le Brun et de Van der Meulen.
Le tableau saisit un instant précis : après l’échange des consentements, Louis XIV prend la main de Marie-Thérèse pour lui passer l’alliance tenue par l’évêque de Bayonne. Derrière le roi se tient Mazarin, et Anne d’Autriche, placée sous le dais noir du veuvage, assiste à la scène. Le long manteau de la reine reprend le décor fleurdelisé de l’autel, ce que l’étude interprète comme le signe de sa naturalisation rapide et de sa nouvelle identité française.
Il faut le lire avec prudence. L’étude rappelle que Laumosnier interprète les lieux à sa manière : le devant d’autel et la chape de l’évêque ne correspondent pas aux objets liturgiques conservés, et les travaux de l’église sont dissimulés. C’est une image de propagande réussie, pas un procès-verbal. Elle a d’ailleurs été diffusée sous forme d’estampe gravée par Edme Jeaurat, ce qui a élargi son public et entretenu la mémoire de l’événement.
La dot jamais payée, ou comment un contrat devient une guerre
Le volet financier du contrat est le plus lourd de conséquences. D’après Histoire par l’image, Marie-Thérèse renonce à ses droits à la couronne d’Espagne contre le versement d’une dot de 500 000 écus d’or, négociée par Mazarin. Wikipédia ajoute que cette somme était payable en trois versements. Le château de Versailles confirme que l’Espagne n’a jamais versé la dot, ce qui rendait la renonciation caduque aux yeux de la France.
En 1667, deux ans après la mort de Philippe IV, Louis XIV s’appuie sur cette dette pour déclencher la guerre de Dévolution, et réclamer une part de l’héritage espagnol, notamment dans les Pays-Bas. Le contrat de mariage, présenté comme un gage de paix, a donc préparé un nouveau conflit. La succession d’Espagne reste un fil conducteur du règne : le château de Versailles montre, dans une légende de tableau, le petit-fils de Louis XIV, Philippe d’Anjou, proclamé roi d’Espagne sous le nom de Philippe V le 16 novembre 1700.
Le même site cite la phrase célèbre « Il n’y a plus de Pyrénées », attribuée par le Mercure galant au marquis de Castel dos Rios, et précise qu’elle n’a probablement jamais été prononcée, Voltaire l’ayant à tort prêtée à Louis XIV lui-même. L’image n’en exprime pas moins le basculement des relations entre les deux royaumes, quarante ans après un mariage conclu pour les rapprocher.
De Saint-Jean-de-Luz à Paris : l’entrée du 26 août 1660
Le mariage célébré, il reste à montrer la reine aux Parisiens. Le couple fait son entrée solennelle dans la capitale le 26 août 1660, date que porte la légende d’une estampe conservée au musée Carnavalet. Les articles que nous avons consultés ne livrent pas le programme complet de la journée, et nous ne le reconstituons pas : mieux vaut une image sobre qu’un récit inventé.

La légende de cette estampe, rédigée en italien, identifie le roi, la reine, leurs deux baldaquins, le prince de Condé et d’autres grands seigneurs, le chancelier, les carrosses de la reine et des princesses, les gentilshommes, les soldats et le carrosse du cardinal Mazarin. Le soleil rayonnant gravé dans le ciel, au-dessus de la ville, évoque déjà l’emblème du règne.
Marie-Thérèse, née à l’Escurial le 10 septembre 1638, restera reine de France jusqu’à sa mort à Versailles, le 30 juillet 1683, d’après sa notice sur Wikipédia. Le dauphin naît le 1er novembre 1661. Pour replacer cette union dans la longue série des noces dynastiques françaises, notre pilier sur les mariages princiers de France et de Monaco en rassemble les repères, de Louis XIV à Charlène.
Repères et erreurs à éviter
La chronologie ci-dessous ne retient que les dates confirmées par les sources que nous avons lues.
| Date | Lieu | Événement | Source |
|---|---|---|---|
| 7 novembre 1659 | Île des Faisans | Signature du traité des Pyrénées, qui prévoit le mariage | Histoire par l’image |
| 3 juin 1660 | Fontarrabie | Mariage par procuration, côté espagnol | Office de tourisme de Saint-Jean-de-Luz |
| 5 et 6 juin 1660 | Île des Faisans | Rencontre des deux rois, serment d’observer la paix le 6 | Histoire par l’image |
| 7 juin 1660 | Saint-Jean-de-Luz | Arrivée de l’infante, reçue officiellement en France | Office de tourisme, Histoire par l’image |
| 9 juin 1660 | Église Saint-Jean-Baptiste | Mariage célébré par l’évêque de Bayonne | Office de tourisme |
| 26 août 1660 | Paris | Entrée solennelle du roi et de la reine | Estampe, musée Carnavalet |
| 1667 | Pays-Bas espagnols | Guerre de Dévolution, au nom de la dot impayée | Histoire par l’image |
Quelques points ressortent de cette chronologie :
- le mariage est la clause d’un traité de paix, signé sept mois avant la cérémonie ;
- le consentement se donne deux fois, par procuration le 3 juin puis en personne le 9 ;
- l’église de 1660 était en travaux et plus petite qu’aujourd’hui, avec une porte désormais murée ;
- la dot de 500 000 écus d’or n’a jamais été versée, et la France s’en est servie pour justifier la guerre de Dévolution.
Les erreurs les plus fréquentes méritent d’être corrigées :
- Louis XIV ne s’est pas marié à Versailles, mais à Saint-Jean-de-Luz ;
- la cérémonie ne s’est pas tenue sur l’île des Faisans, qui a accueilli le traité de 1659 et l’entrevue des rois ;
- la phrase « Il n’y a plus de Pyrénées » ne se rattache pas à ce mariage et n’est probablement pas de Louis XIV.
Pour voir le lieu aujourd’hui, l’Office de tourisme de Saint-Jean-de-Luz signale la maison Lohobiague, où séjourna Louis XIV, et l’église Saint-Jean-Baptiste, dont la porte murée, par laquelle entra le couple, se situe côté rue Gambetta. Sur les autres noces des Habsbourg et de leurs alliés, notre pilier mariages royaux et Habsbourg prolonge ce panorama.
Sources consultées
- Office de tourisme de Saint-Jean-de-Luz, « Le mariage de Louis XIV » : déroulé de la journée, maisons, église.
- Histoire par l’image, « Mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche » : traité, tableau de Laumosnier, dot.
- Château de Versailles, « Spain and Versailles » : tapisserie de l’Histoire du roi, dot impayée, guerre de Dévolution.
- Wikipédia, « Marie-Thérèse d’Autriche (1638-1683) », « Île des Faisans » et « Louis XIV » : synthèses secondaires, citées avec prudence.
- Musée Carnavalet, estampe de l’entrée de 1660.
Questions fréquentes
Où et quand Louis XIV a-t-il épousé Marie-Thérèse d'Autriche ?
Le mariage est célébré le 9 juin 1660 dans l'église Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz, par Mgr Jean d'Olce d'Iholdy, évêque de Bayonne. Louis XIV ne s'est donc pas marié à Versailles : la cour séjourne alors au Pays basque, près de la frontière espagnole.
Pourquoi Marie-Thérèse a-t-elle été mariée par procuration à Fontarrabie ?
Pour que l'infante puisse passer la frontière, il fallait qu'elle soit déjà l'épouse du roi de France. Un mariage par procuration a donc été célébré côté espagnol, à Fontarrabie, le 3 juin 1660. Marie-Thérèse arrive à Saint-Jean-de-Luz le 7 juin, deux jours avant la cérémonie en personne.
Louis XIV et Marie-Thérèse étaient-ils cousins ?
Oui, et des deux côtés. Anne d'Autriche, mère du roi, était la sœur de Philippe IV, père de l'infante. Élisabeth de France, mère de l'infante, était la sœur de Louis XIII. Les deux époux sont nés à cinq jours d'écart en septembre 1638 : le roi le 5, l'infante le 10.
La dot de Marie-Thérèse a-t-elle été payée ?
Non. L'infante renonçait à ses droits sur la couronne d'Espagne contre une dot de 500 000 écus d'or, qui n'a jamais été versée. En 1667, deux ans après la mort de Philippe IV, Louis XIV s'en sert comme prétexte pour déclencher la guerre de Dévolution et réclamer une part de l'héritage espagnol.
Que sait-on de la robe de Marie-Thérèse le 9 juin 1660 ?
Les sources consultées ne décrivent pas la robe en détail. Le tableau de Laumosnier montre un long manteau qui reprend le décor fleurdelisé de l'autel, signe de sa nouvelle identité française. Cette image est une interprétation de peintre, réalisée à la fin du XVIIe siècle.
